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Apprenons ensemble au SAU78

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Apprenons ensemble au SAU 78
 
Le Service d’Accueil d’Urgence SAU78 a pour mission d’accueillir des enfants, des adolescents et des jeunes majeurs en situation d’urgence et en grandes difficultés sociales et/ou familiales.

Nous recevons plus particulièrement des jeunes en situation de crise, pour lesquels le placement intervient le plus souvent comme l'aboutissement d’un processus émaillé d’incidents (passages à l’acte autodestructeurs, rupture avec l’environnement familial, social, fugue, addictions).

Cet état de crise peut se manifester par :

· L’impuissance à dire, mettre des mots sur ce que l’enfant ou le jeune ressent ou vit.
· L’impuissance à faire, à s’inscrire dans une activité. Il peut se montrer oisif et tourne en rond dans le service peut adopter des stratégies de fuite.
· L’impuissance à se raconter, c’est à dire l’impuissance à ordonner son histoire, et à la relier à d’autres histoires. Nous avons pu observer que certains enfants pouvaient être dans un état de sidération. Le placement en soi n'est pas toujours chose facile, et il faut pour le jeune qu'il prenne sens dans sa trajectoire de vie.
· L’impuissance à s’estimer soi-même, marquée par une forme de repli sur soi.

Mais, il est important de souligner que l'on ne peut pas définir les jeunes qu'à travers cela. Ces faits ne sont que l'expression d'un moment, d'une parenthèse dans leur vie d'enfants.

En effet, ils ne sont pas que cela. Ne s’en tenir qu'à ça, c'est occulter les désirs, les rêves, les sourires qui les animent au quotidien.

Le SAU78 propose un accompagnement éducatif s’inscrivant dans une prise en charge globale, tous les jours de l’année et 24h/24. Il offre différents types d’accueils : un collectif de filles, un autre de garçons, un service appartement composé de filles et un service de familles d’accueil.

L’objectif est d’évaluer la situation de crise, de penser des modes d\'accompagnements pouvant répondre aux besoins des enfants et des jeunes accueillis.

Le SAU78 a donc :

· Une fonction d’accueil, afin que le jeune puisse vivre le plus sereinement possible son placement.
· Une fonction éducative, afin de lui offrir des repères structurants et contenants.
· Une fonction sociale, afin que le jeune puisse s’intégrer en collectivité et dans la société.
· Une fonction pédagogique, afin que le temps de la déscolarisation ne soit pas un temps oisif mais réellement un temps de réconciliation avec les apprentissages, de construction d’un projet scolaire et/ou professionnel.

Le service pédagogique doit tenir compte de ces impératifs et intervenir de façon transversale sur l'ensemble du SAU78, auprès des jeunes déscolarisés mais pas seulement.

Aujourd’hui, je viens donc partager et interroger avec vous ma pratique au sein d’un SAU, en l’occurrence le SAU78, et cette fonction dite « pédagogique ».

Cette fonction prend des tonalités particulières au regard des jeunes accueillis

Certains jeunes apprécient l’école et n’ont pas de problèmes apparents avec l’apprentissage. Ceux-là, lorsqu\'ils sont accueillis, poursuivent leur cursus dans leurs établissements d\'origine ou sont rescolarisés à proximité.

D\'autres, sont très éloignés de la culture scolaire. L'école ne représente pas grand chose pour eux, si ce n\'est des contraintes, « emmerdes » (prof sur le dos, éduc. sur le dos etc...).

Le fait d’apprendre pour se nourrir de savoirs et ouvrir son esprit à d\'autres horizons ne trouve pas écho chez certains jeunes. Le monde, les champs du possible se limitent à la ville.

Pour eux, le savoir ne sert à rien. De ce fait, un grand nombre d’entre eux ont un passif compliqué avec l’institution scolaire. Ils perçoivent l’école et l’apprentissage comme une machine à maltraiter. Ils refusent une école où ils ont le sentiment que les adultes ne les écoutent plus, ne les comprennent plus.

Pour les jeunes déscolarisés ou fuyant l'école, je prends le temps de les aider à évacuer leurs craintes, à prendre du temps sur l'analyse des sujets d'actualité. Lecture de journaux puis échanges, recherches d'autres informations sur internet, temps de détente. J’utilise cette médiation culturelle et scolaire en plus d’autres techniques comme le graff, l’art plastique, la fabrication d’objet en carton, les sorties…

Enfin, quelques-uns vont vivre l’école comme une forme d'injustice. Pour eux l’éducation est une « arme puissante », comme le disait Mandela. Ils l’aiment mais se sentent rejetés, exclus du système de formation. Je pense ici, aux mineurs isolés.

L’Éducation nationale répond défavorablement à la demande d’inscription scolaire de mineurs âgés de 16 ans venant d’entrer sur le territoire. Par conséquent, les mineurs isolés étrangers sont nombreux à fréquenter le service pédagogique du SAU78.

Ce rejet par l'Éducation nationale est parfois mal vécu et en contradiction avec les principes qui régissent le droit à l'instruction pour les mineurs notamment.

Ces jeunes viennent de loin, cumulent parfois des difficultés, ont des histoires de vies complexes et faites de déchirement. La plupart des jeunes viennent des anciennes colonies françaises. Et puis, en fonction des zones de crise, les accueils prennent là aussi des tonalités différentes.

Ces jeunes mineurs isolés ont besoin de se sentir accueillis, acceptés, et sécurisés afin qu’ils aient l\'esprit dégagé pour leurs apprentissages.

Le temps de l’accueil de l’apprentissage

Mais finalement tous, au SAU78, ont ces besoins car aux problématiques scolaires viennent s’ajouter le choc du placement et l’accueil de l’apprentissage se fait tout sauf dans l’urgence.

On prend le temps ensemble à redécouvrir des émotions, à prendre le risque d'être maladroit, à critiquer certaines matières pour plus tard refaire un pas vers ces derniers. On apprend à aimer, à avoir de l’intérêt pour des choses qu’on aime comme celle qu’on n’aime pas.

L’intérêt est de susciter cette émotion qui met l’humain en action dans un espace sécurisé pour le jeune.
Cette étape permet aussi de désacraliser l'école et le savoir dont ils pensent être complètement dépourvus.

En filigrane, il s'agit bien de mettre les jeunes dans des postures de réussite afin qu'ils reprennent confiance en eux-mêmes.

Il m'est ensuite possible lorsque les résistances sont tombées, de parler rescolarisation, de proposer en lien avec les équipes éducatives des pistes de travail. Le plus souvent, pour aider le jeune à tenir sa scolarité, des aménagements d'emploi du temps sont faits. En accord avec les collèges, une partie du temps scolaire se déroulent au service pédagogique. Le contenu est parfois défini avec certains enseignants.

Je rappelle, que toute cette organisation n'est possible, que parce que en amont, les modalités d'intervention ont été définies et chacun, éducateurs et moi-même savons ce que nous devons faire.
Je suis moi-même éducatrice spécialisée et cette double casquette me permet d’observer les blocages pédagogiques en lien avec la situation du jeune. Car finalement, les jeunes nous apprennent beaucoup de leur refus d’apprendre (1) . De ce fait je travaille avant tout en équipe et ne dissocie pas le savoir et l’apprentissage de la vie du jeune.

Par exemple, j’utilise un cahier de mots qui permet de jouer, découvrir, utiliser les mots avec les jeunes qu’on soit éducateur spécialisé ou scolaire.

Dans cette perspective, certains rendez-vous auprès des établissements scolaires se font en « doublure ». Chacun, traitant la partie qui lui incombe.

Par conséquent, l’accueil au Service Pédagogique est réfléchi, travaillé en équipe et s’appuie notamment sur un livret d’accueil qui lui est propre.

La fonction « pédagogique » : instruire ou éduquer ?

Par conséquent, la fonction pédagogique décrite auparavant, va au-delà de la simple fonction de transmission des savoirs.

La fonction pédagogique est avant tout une rencontre, une rencontre entre deux sujets que tout semble opposer. Et, il me semble que c'est l'attention portée à ces petits rien (l'écoute des plaintes, l'explication des codes culturels, l'intérêt pour ce qu'ils sont etc...) qui va faire émerger la fonction pédagogique et donner sens aux apprentissages.

Le sens des apprentissages revient à « accoucher les esprits », à la manière de Socrate. En d’autres termes à amener l’esprit à forger sa connaissance pour en extraire du sens et à ne pas être que dans une simple transmission de savoir.

Ne pas le faire serait condamner les jeunes. Mais à quoi au juste ?

Les condamner à ne pas être libres, libre de penser par eux-mêmes, et ce faisant à construire leurs connaissances à leurs places.

Car en effet, l'acte d'instruire est celui-ci, fournir des outils aux jeunes, leur permettant de travailler à acquérir des connaissances pour être citoyen. Sujet de droit, qui aura des droits et des obligations à l'égard de ses pairs

Mais le sujet ne se détache pas de l’éducation qu’il a reçue.

Il aurait fallu déterminer avec acuité ce qu'est instruire et ce qu'est éduquer pour dégager l’essence des choses désignées par ces mots.

Aussi, je ferais un raccourci rapide en affirmant qu'éduquer et instruire vont de pair. L'un et l'autre sont indissociables et permettent de faire société.

Or comment faire société, ou tout du moins comment apprendre à faire société, si les institutions créées pour cela vacillent parfois, se montrent violentes. Comment faire si elles ne s’adaptent pas aux difficultés que rencontrent nos jeunes ?

Ici, je me montre prudente et fais miens les propos tenus par Jacques PAIN(2) , lors de ses travaux sur la violence institutionnelle.

Celle-ci ne s'applique pas qu'au sein des institutions scolaires. Elle est en tout état de cause source de rejet, d'incompréhension, de conflits.

En tant qu'Éducatrice scolaire, j'ai à travailler avec cela, et tenter modestement de ne pas instaurer un climat propice à de la résistance, à de la violence. L'espace pédagogique doit permettre cela.

L’enjeu est de permettre au jeune d’être un sujet responsable et libre au milieu des autres. En effet, c'est en tant que sujet de droit, qu'il participera à la vie collective. 
 
Laetitia GOYEAU, Éducatrice scolaire spécialisée, Service Pédagogique du SAU 78
Michel NGOH, Chef de Service Educatif au SAU 78
 
1) Berges Jean et al., Que nous apprennent les enfants qui n'apprennent pas ?, Toulouse, ERES « Les dossiers du JFP », 2004, 256 pages.
(2) http://www.jacques-pain.fr/jacques-pain/Art_ITW_Violences_institutionnelles.html